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Fehrnunft Économie · Politique · Institutions

Économie mondiale

La facture de la déraison

La défaite de Trump aux élections de mi-mandat sanctionne une politique qui accorde plus d’importance au prochain avantage qu’à la puissance durable du pays. L’histoire américaine montre ce que peut accomplir l’expertise économique : créer des relations et des institutions qui survivent à leurs auteurs. Qui vit de cet héritage ne devrait pas faire passer sa consommation pour un succès.

Traduit de l’allemand. Seul l’original allemand fait foi. Lire l’original →

Sommaire · 11 sections
  1. L’électeur n’est pas le comptable du président
  2. La pensée à long terme faisait partie de la puissance américaine
  3. Bretton Woods : un avantage qui profitait aussi aux autres
  4. La dernière année de Nixon : capable d’agir malgré le Watergate
  5. Le dollar n’est pas un mérite personnel
  6. Les droits de douane ne sont pas des cadeaux de l’étranger
  7. L’imprévisibilité a un prix
  8. Hayek et Keynes auraient objecté
  9. Qui vit de l’héritage peut afficher de bons chiffres
  10. Le populisme distribue l’espoir et laisse des coûts
  11. La démocratie doit maintenant faire valoir son avantage

L’électeur n’est pas le comptable du président

Donald Trump a subi une défaite politique cinglante. Les démocrates ont conquis la majorité dans les deux chambres du Congrès. Le coût élevé de la vie et le mécontentement économique ont contribué à ce résultat. Les électeurs ont ainsi retiré au président une partie de l’assise parlementaire sur laquelle il pouvait jusqu’ici s’appuyer.

Il n’en découle pas encore un jugement scientifique sur chacune des mesures de son gouvernement. Les élections ne tranchent pas des questions de manuel d’économie. Mais elles contraignent parfois les gouvernants à prendre acte d’une facture que les annonces de succès ne permettent plus de dissimuler.

Une famille n’a pas besoin de connaître la théorie de l’incidence fiscale pour remarquer la hausse des prix. Un entrepreneur n’a pas besoin d’un séminaire sur l’incertitude pour différer un investissement dont le calcul devient inutilisable du fait de décisions gouvernementales changeantes. Les citoyens subissent les conséquences. Il incombe au gouvernement de comprendre les enchaînements et de justifier ses décisions en conséquence.

Qui revendique personnellement chaque succès ne peut pas, lorsqu’il s’agit des coûts, invoquer soudain les possibilités limitées du président.

La pensée à long terme faisait partie de la puissance américaine

La puissance internationale de l’Amérique est aussi née de sa capacité à organiser son propre avantage sur de longues périodes. Les gouvernements ont bâti des relations et des institutions au sein desquelles d’autres pays avaient une raison de coopérer. Il en est résulté des débouchés, des possibilités d’investissement, des soutiens politiques et des avantages financiers.

Cette politique était guidée par les intérêts. Elle était souvent contradictoire et nullement exempte de lourdes erreurs. Sa valeur stratégique tenait à ce qu’elle prenait en compte la réaction des partenaires au-delà du prochain jour de négociation. Un accord devait rester utile le lendemain, même si le président américain avait déjà changé.

C’est précisément cet horizon temporel qui manque trop souvent dans le compte de résultat politique de Trump. Une concession arrachée est comptabilisée publiquement comme un gain. Ce que le partenaire en retient, la manière dont il modifie ses investissements et les dépendances qu’il évitera à l’avenir n’apparaissent guère dans ce compte.

Pour une grande puissance, c’est un raccourci dangereux. Elle peut pendant un temps faire jouer sa position pour arracher des avantages. Elle doit alors distinguer si elle accroît sa capacité bénéficiaire future ou si elle se contente d’épuiser une partie de son capital politique.

Bretton Woods : un avantage qui profitait aussi aux autres

En juillet 1944, 44 États s’accordèrent à Bretton Woods sur un nouvel ordre monétaire international. Les participants devaient maintenir des taux de change fixes mais ajustables. Le dollar constituait le point de référence central ; les États-Unis garantissaient aux autorités monétaires étrangères sa convertibilité en or. Le Fonds monétaire international devait accompagner cet ordre et apporter son aide en cas de difficultés de balance des paiements.11

Les États-Unis y gagnèrent une position éminente. Dans le même temps naquit pour leurs partenaires un cadre dans lequel les relations économiques internationales devaient devenir plus fiables après la Grande Dépression et la guerre. L’avantage américain était lié à un service dont d’autres pays avaient besoin.

C’est là que réside la portée historique. Les responsables créèrent des règles pour des relations répétées. Ils n’avaient pas à renégocier depuis le début, à chaque transaction, les conditions de la coopération politique. De telles règles allongent l’horizon sur lequel les personnes et les entreprises peuvent planifier.

Bretton Woods ne fut pas non plus une garantie de succès durable. Le système comportait des tensions et finit par s’effondrer. Mais sa construction témoigne d’une forme de pensée politique qui concevait l’ordre économique lui-même comme une source de puissance nationale. Un pays peut gagner précisément en offrant aux autres des possibilités fiables.

La dernière année de Nixon : capable d’agir malgré le Watergate

En 1971, Richard Nixon suspendit la convertibilité du dollar en or. En 1973, le système des taux de change fixes s’était effondré. Puis la guerre au Proche-Orient et l’embargo pétrolier arabe aggravèrent l’incertitude économique. Les États-Unis faisaient face à une crise énergétique et à un ordre financier international transformé.12,13

Nixon était déjà gravement affaibli par le Watergate. Son gouvernement n’en développa pas moins, en 1974, une coopération élargie avec l’Arabie saoudite. Henry Kissinger lia intérêts économiques, techniques et sécuritaires. En juin fut créée une commission économique conjointe. Le secrétaire au Trésor William Simon s’employa à faire placer les recettes pétrolières, en forte hausse, dans le système financier international.

L’Arabie saoudite avait besoin de technologie, d’infrastructures, de savoir-faire et de possibilités de placement. Les États-Unis recherchaient des relations plus stables, des contrats économiques et un emploi des excédents pétroliers qui soutienne les flux financiers internationaux. L’enquête ultérieure du Government Accountability Office décrivit expressément le lien entre développement économique, relations politiques plus étroites et recyclage des pétrodollars.8

Ce n’est pas ainsi que le dollar devint la monnaie de référence mondiale. Ce récit serait historiquement faux. La coopération conforta son rôle international existant. Elle fut un élément d’un ordre plus vaste, et non un traité isolé qui aurait inventé le système monétaire mondial.

Nixon démissionna en août 1974. La coopération fut poursuivie sous son successeur. Un accord technique suivit en 1975. Un président en pleine déroute politique laissa ici derrière lui une relation qui survécut à son départ.

Cela n’excuse ni le Watergate ni les erreurs de politique économique de Nixon. Cela montre la valeur de la compétence de l’État et de la continuité institutionnelle. Un pays doit pouvoir agir à long terme, même lorsque son chef de gouvernement en est de moins en moins capable.

Tableau 1

De Bretton Woods à la coopération pétrodollar

AnnéeÉvénement
1944Bretton Woods : 44 États conviennent d’un nouvel ordre monétaire
1971Nixon suspend la convertibilité du dollar en or
1973Effondrement du système de changes fixes ; embargo pétrolier arabe
1974Commission économique conjointe États-Unis–Arabie saoudite ; démission de Nixon
1975Accord technique États-Unis–Arabie saoudite

Source: Office of the Historian ; GAO (1979)

Le dollar n’est pas un mérite personnel

La position internationale du dollar est un actif constitué au fil des décennies. Elle repose sur la taille de l’économie américaine, la profondeur des marchés financiers, la fiabilité juridique et l’attente de pouvoir détenir des créances américaines et, au besoin, les revendre. Il en résulte des conditions de financement plus avantageuses pour l’État et les entreprises.

Graphique 1

Le dollar domine les réserves mondiales mais perd lentement du poids

Part des réserves de change allouées dans le monde en %, fin d’année ; * 2026 : T2

  • Dollar US
  • Euro
  • Renminbi
020406080 %2000201020202026*56,7 %Dollar US20,6 %Euro2,1 %Renminbi
020406080 %2000201020202026*56,7 %20,6 %2,1 %

Source: Fonds monétaire international, COFER

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AnnéeDollar USEuroRenminbi
199971.017.9
200069.717.5
200170.818.4
200264.922.9
200363.523.1
200463.323.1
200564.921.9
200663.722.6
200762.623.3
200862.923.4
200962.224.0
201061.922.9
201162.521.7
201261.821.4
201361.721.5
201462.720.5
201564.219.4
201664.718.91.0
201762.719.81.2
201862.120.02.0
201961.319.82.0
202059.520.62.3
202159.419.82.9
202259.019.72.6
202359.019.22.3
202458.418.92.1
202556.520.32.0
2026*56.720.62.1

Les autres pays ne financent pas l’Amérique par gratitude. Ils cherchent des placements qui répondent à leurs propres besoins. Le privilège américain consiste à pouvoir offrir des actifs particulièrement adaptés à cette demande. Son entretien exige une discipline économique et institutionnelle.

Qui porte atteinte à la fiabilité des décisions de l’État, de données indépendantes ou d’engagements à long terme œuvre contre les fondements de cet avantage. Le dollar n’a pas besoin pour cela de perdre entièrement son rôle dominant. Un déplacement partiel de la demande peut déjà renchérir le financement des États-Unis.

Ce serait donc une erreur de calcul remarquable que de célébrer les recettes supplémentaires tirées d’un moyen de pression à court terme tout en occultant des coûts de financement plus élevés à long terme. Ce qui compte, c’est le bilan global. Il comprend aussi des dommages qui ne deviennent pas encore pleinement visibles pendant le mandat de celui qui les cause.

Les droits de douane ne sont pas des cadeaux de l’étranger

C’est avec la même sobriété qu’il faut juger la politique commerciale. Les droits de douane peuvent protéger certaines entreprises et procurer des recettes à l’État. Ils pèsent en même temps sur les importateurs, les entreprises de transformation et les consommateurs. Leur répartition exacte doit être étudiée. Elle n’obéit à aucun souhait présidentiel.

Graphique 2

Le taux de droits de douane américain au plus haut depuis le début de la série en 1959

Droits de douane en % des importations de biens, moyenne annuelle ; * 2026 : T1–T3

0246810 %19601970198019902000201020202026*1965: 7,3 %2025: 8,2 %
0510 %1960198020002026*2025: 8,2 %

Source: U.S. Bureau of Economic Analysis via FRED ; calculs propres

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AnnéeTaux effectif
19607.00
19616.84
19627.13
19636.93
19646.79
19657.25
19667.11
19676.88
19686.65
19696.44
19706.08
19716.69
19725.27
19734.58
19743.51
19755.91
19763.67
19773.54
19784.00
19793.53
19802.88
19813.21
19823.44
19833.33
19843.54
19853.55
19863.70
19873.75
19883.63
19893.61
19903.44
19913.36
19923.36
19933.34
19943.17
19952.62
19962.38
19972.22
19982.10
19991.82
20001.69
20011.76
20021.66
20031.65
20041.54
20051.47
20061.40
20071.44
20081.37
20091.46
20101.47
20111.43
20121.46
20131.55
20141.56
20151.67
20161.69
20171.63
20182.08
20193.09
20202.97
20213.13
20223.14
20232.64
20242.56
20258.19
2026*8.18

La recherche sur les droits de douane de 2018 a montré une répercussion largement complète sur les prix américains à l’importation. Des économistes de la Fed ont en outre constaté des reculs relatifs de l’emploi dans les branches industrielles les plus touchées, parce que la hausse du coût des consommations intermédiaires et les mesures de rétorsion étrangères l’emportaient sur les effets positifs de la protection.2,5,6

Une balance commerciale n’est pas le compte de pertes d’une entreprise.

Un gouvernement peut accepter de tels coûts pour des raisons de sécurité. Il doit alors nommer la dépendance en cause, choisir des instruments appropriés et expliquer pourquoi le bénéfice attendu justifie la charge. Il doit aussi vérifier si les entreprises protégées deviennent réellement plus performantes.

L’affirmation selon laquelle l’étranger paie tout simplement la facture n’épargne ce travail que sur le plan rhétorique. Sur le plan économique, il reste nécessaire. Tout aussi nécessaire est la distinction entre un déficit commercial bilatéral et une barrière commerciale effectivement établie. Le montant du premier ne permet pas de déduire l’ampleur de la seconde.

Une balance commerciale n’est pas le compte de pertes d’une entreprise. Qui la traite ainsi commence sa politique avec une idée fausse de son objet.

L’imprévisibilité a un prix

Une nouvelle unité de production a besoin de plus que d’encouragements politiques. Elle a besoin d’anticipations solides quant aux débouchés, aux coûts, au financement et à la main-d’œuvre. Plus l’investissement doit être rentabilisé sur une longue durée, plus les règles sous lesquelles il est exploité deviennent importantes.

Des droits de douane, des délais et des exemptions qui changent fréquemment accroissent la valeur de l’attente. Une entreprise reporte une commande, conserve ses liquidités ou choisit un autre site. L’investissement qui n’a pas eu lieu n’apparaît dans aucune liste d’usines fermées. Il manque pourtant à la capacité productive future du pays.

Graphique 3

En 2025, l’incertitude de politique économique a atteint son plus haut niveau annuel depuis 1985

Indice d’incertitude de politique économique, États-Unis, moyenne annuelle ; * 2026 : janvier–octobre

010020030019902000201020202026*2020: 243,02025: 261,9
010020030020002026*2025: 261,9

Source: Baker, Bloom & Davis via FRED ; calculs propres

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AnnéeIndice d’incertitude
1985120.4
1986134.0
1987115.8
1988104.0
198996.4
1990118.7
1991115.4
1992113.4
1993107.5
199490.0
199581.1
199675.2
199776.2
199890.9
199975.2
200088.1
2001120.3
2002105.3
2003110.1
200493.1
200571.8
200671.3
200780.5
2008127.8
2009143.9
2010155.5
2011172.2
2012167.8
2013120.1
201487.1
2015108.7
2016111.5
2017111.4
2018119.9
2019140.7
2020243.0
2021147.8
2022162.2
2023124.0
2024114.6
2025261.9
2026*215.7

La recherche empirique associe l’incertitude politique à des investissements retardés, à une consommation plus prudente et à des conditions de financement moins favorables. Cet effet n’est pas un jugement personnel sur Trump. C’est un mécanisme économique qu’un gouvernement responsable doit intégrer à ses décisions.3

Les États partenaires font eux aussi leurs calculs. Qui est régulièrement confronté à de nouvelles exigences cherche des fournisseurs supplémentaires, des débouchés alternatifs et une plus grande marge de manœuvre propre. Cette précaution est raisonnable. Elle peut toutefois coûter à l’Amérique des affaires et de l’influence. Le partenaire peut céder aujourd’hui et investir autrement demain.

Hayek et Keynes auraient objecté

Hayek et Keynes se seraient disputés sur bien des mesures correctives. On peut néanmoins tirer de leurs travaux, pour orienter notre question, deux exigences : la direction politique doit reconnaître les limites de son savoir et prendre au sérieux les anticipations des autres.

L’argument de Hayek sur le savoir dispersé atteint toute tentative de substituer la vue d’ensemble d’un seul individu aux informations décentralisées. Les entreprises, les ménages et les administrations spécialisées savent des choses que le chef du gouvernement ne peut pas savoir. Qui évalue leurs signaux à l’aune de la loyauté politique dégrade la qualité de ses propres décisions.9

Keynes attire l’attention sur l’investissement en situation d’incertitude et sur la possibilité qu’une économie n’exploite pas pleinement ses capacités productives. L’assurance personnelle du titulaire de la présidence ne suffit pas à susciter la disposition des acteurs privés à investir. Les anticipations doivent elles aussi être étayées par des conditions compréhensibles.10

La perspective institutionnelle d’Acemoglu y ajoute la question du pouvoir : de nouvelles entreprises, de nouvelles connaissances et de nouvelles personnes peuvent-elles contester les intérêts établis ? Les règles s’appliquent-elles à tous ? Ou bien la proximité politique décide-t-elle de qui reçoit sa chance ?1

Il n’en découle pas un programme commun à ces auteurs. Mais il en ressort une question de contrôle claire : une politique préserve-t-elle les conditions dans lesquelles le savoir, l’initiative et la concurrence peuvent devenir productifs à long terme ?

Qui vit de l’héritage peut afficher de bons chiffres

Une économie forte peut continuer de croître malgré une politique nuisible. Les entreprises développent de nouveaux produits. Les salariés améliorent leurs compétences. Des investissements antérieurs portent leurs fruits. D’autres mesures politiques peuvent compenser les charges. Le lien entre décision gouvernementale et résultat macroéconomique n’est donc ni immédiat ni univoque.

Dans sa projection de février 2026, le Congressional Budget Office continue de prévoir une croissance américaine. Il estime dans le même temps que la hausse des droits de douane réduira la production économique par rapport à une évolution sans ces changements. Les deux peuvent être vrais simultanément.4

La bonne question est donc aussi de savoir quelle prospérité aurait été possible dans des conditions plus fiables. Les investissements non réalisés, les coopérations perdues et les moindres progrès de productivité sont des coûts réels. Ceux qui les causent peuvent aisément faire valoir que l’économie continue malgré tout de croître.

Le compte politique ressemble ici à celui d’une entreprise qui supprime des investissements de maintien nécessaires. À court terme, le résultat affiché s’améliore. La facture arrive plus tard. Un gouvernement ne doit pas utiliser ce décalage dans le temps pour présenter le prélèvement sur le capital existant comme une prospérité nouvellement créée.

Le populisme distribue l’espoir et laisse des coûts

Qui vend la consommation d’une substance accumulée sur le long terme comme une prospérité nouvellement créée recourt à une méthode centrale de la politique économique populiste : on exhibe l’avantage immédiat, on tait la facture ultérieure. Ce procédé n’est le privilège ni de la gauche ni de la droite.

Les dommages économiques ont été étudiés empiriquement. Manuel Funke, Moritz Schularick et Christoph Trebesch ont analysé 51 chefs de gouvernement populistes entre 1900 et 2020. Au bout de 15 ans, le produit intérieur brut par habitant se situait en moyenne environ dix pour cent en dessous d’une évolution de référence plausible sans dirigeant populiste. Ce n’est pas une prévision pour chaque cas particulier. C’est une perte de prospérité considérable à long terme.7

Cela ne prouve pas encore qui, au sein d’une société, perd combien. Mais la répartition mérite une attention particulière. Qui vit de son revenu courant et ne dispose guère de réserves ne peut opposer que peu de chose à la hausse des prix, à la dégradation des services publics et à l’insécurité de l’emploi. Le patrimoine et les relations politiques peuvent en revanche offrir protection et échappatoires.

La prétention de gouverner pour le peuple ne remplace donc pas un calcul distributif. Il faut examiner qui supporte les coûts, qui obtient des exemptions et qui profite de l’accès au pouvoir. Là où les gouvernants ou leur entourage s’enrichissent, l’abus de fonction s’ajoute à la faillite économique. Cela doit être démontré concrètement.

L’exigence politique tient à ce que ce sont précisément ceux à qui l’on a fait les plus grandes promesses qui sont les plus vulnérables. Leur déception ne doit pas redevenir la matière première de la même politique.

Tableau 2

Ce que montre la recherche sur les droits de douane, l’incertitude et le populisme

ÉtudeObjetRésultat principal
Amiti et al. (2019)Droits de douane américains 2018Répercussion complète sur les prix intérieurs
Fajgelbaum et al. (2020)Droits américains 2018 et rétorsionPerte pour les acheteurs d’importations : 51 Md $ (0,27 % du PIB)
Flaaen & Pierce (2019)Industrie américaine 2018–2019Baisse relative de l’emploi dans les branches exposées
Baker et al. (2016)Indice d’incertitude politiqueMoins d’investissement et d’emploi
Funke et al. (2023)51 populistes, 1900–2020PIB par habitant −10 % après 15 ans

Source: Résumés des études citées

La démocratie doit maintenant faire valoir son avantage

Les élections de mi-mandat ont rendu une correction possible. Les nouvelles majorités ouvrent, à partir de janvier, la voie à un contrôle parlementaire renforcé. Elles ne garantissent ni une meilleure politique ni un rétablissement rapide des relations endommagées. Les démocrates aussi doivent laisser mesurer leurs propositions à l’aune des coûts, des effets secondaires et des résultats.

Leur mission va au-delà de l’examen des manquements passés. Ils doivent contribuer à créer des conditions plus fiables pour l’investissement, le travail scientifique et la coopération internationale. Les engagements existants devraient être vérifiables, et les changements motivés devraient intervenir de manière compréhensible. Ce travail est moins spectaculaire que la prochaine annonce présidentielle. Son effet peut durer plus longtemps.

L’avantage des institutions démocratiques réside dans la possibilité de limiter le pouvoir et de corriger pacifiquement les erreurs. Il faut pour cela que les acteurs admettent les informations contradictoires. Un Parlement qui se borne à organiser l’allégeance ne remplit pas davantage cette tâche qu’un gouvernement qui traite les mauvaises nouvelles comme une déloyauté personnelle.

Les responsables politiques sont élus pour quelques années. Nombre de leurs décisions produisent leurs effets sur des décennies. Une direction responsable doit donc préserver des possibilités dont l’utilité n’apparaîtra qu’après son propre mandat. Ce n’est pas une vertu particulière de quelques hommes d’État. Cela relève de l’exercice convenable de la fonction.

L’Europe, précisément, ne devrait pas en tirer un sentiment de supériorité confortable. Ici aussi, on ajourne des investissements nécessaires, on ménage des intérêts organisés et on finance des allègements à court terme aux dépens des possibilités futures. L’élection américaine est donc aussi une invitation à l’examen de soi. Qui reproche à Washington son manque de fiabilité doit lui-même offrir des règles prévisibles. Qui réclame l’expertise scientifique doit accepter les constats dérangeants, même lorsqu’ils contredisent ses propres préférences politiques. La pensée à long terme commence par la disposition à supporter aujourd’hui des coûts dont d’autres recueilleront plus tard les bénéfices. Cette disposition ne saurait être remplacée ni par l’autosatisfaction nationale ni par la critique justifiée d’un président américain.

« It’s the economy, stupid » reste un rappel utile. La puissance américaine a été bâtie par des générations capables de penser au-delà de la prochaine transaction. Trump doit être jugé à l’aune du capital de confiance, de savoir et de possibilités d’action qu’il transmettra à son successeur.

Les citoyens concernés sont d’ordinaire les premiers à payer la facture de la déraison politique. Lors de cette élection, ils en ont renvoyé une partie aux responsables. Que cela devienne davantage qu’une défaite électorale dépendra de la capacité de Washington à réapprendre à compter au-delà du prochain deal.

Bibliographie16 sources
  1. Acemoglu, D., Johnson, S. & Robinson, J. A. (2005). Institutions as a Fundamental Cause of Long-Run Growth. In: Handbook of Economic Growth, 385–472. Elsevier. doi:10.1016/S1574-0684(05)01006-3
  2. Amiti, M., Redding, S. J. & Weinstein, D. E. (2019). The Impact of the 2018 Tariffs on Prices and Welfare. Journal of Economic Perspectives, 33(4), 187–210. doi:10.1257/jep.33.4.187
  3. Baker, S. R., Bloom, N. & Davis, S. J. (2016). Measuring Economic Policy Uncertainty. Quarterly Journal of Economics, 131(4), 1593–1636. doi:10.1093/qje/qjw024
  4. Congressional Budget Office (2026). The Budget and Economic Outlook: 2026 to 2036. Washington, D.C., 11 February 2026. cbo.gov
  5. Fajgelbaum, P. D., Goldberg, P. K., Kennedy, P. J. & Khandelwal, A. K. (2020). The Return to Protectionism. Quarterly Journal of Economics, 135(1), 1–55. doi:10.1093/qje/qjz036
  6. Flaaen, A. & Pierce, J. (2019). Disentangling the Effects of the 2018–2019 Tariffs on a Globally Connected U.S. Manufacturing Sector. Finance and Economics Discussion Series 2019-086. Federal Reserve Board. doi:10.17016/FEDS.2019.086
  7. Funke, M., Schularick, M. & Trebesch, C. (2023). Populist Leaders and the Economy. American Economic Review, 113(12), 3249–3288. doi:10.1257/aer.20202045
  8. Government Accountability Office (1979). The U.S.-Saudi Arabian Joint Commission on Economic Cooperation. Report ID-79-7, 22 March 1979. gao.gov
  9. Hayek, F. A. (1945). The Use of Knowledge in Society. American Economic Review, 35(4), 519–530. jstor.org
  10. Keynes, J. M. (1936). The General Theory of Employment, Interest, and Money. London: Macmillan. Reissued by Palgrave Macmillan, 2018. doi:10.1007/978-3-319-70344-2
  11. Office of the Historian, U.S. Department of State. Bretton Woods-GATT, 1941–1947. history.state.gov
  12. Office of the Historian, U.S. Department of State. Nixon and the End of the Bretton Woods System, 1971–1973. history.state.gov
  13. Office of the Historian, U.S. Department of State. Oil Embargo, 1973–1974. history.state.gov
  14. U.S. Bureau of Economic Analysis. Federal government current tax receipts: Customs duties (B235RC1Q027SBEA); Imports of goods (A255RC1Q027SBEA). Via FRED, Federal Reserve Bank of St. Louis, retrieved 6 November 2026. fred.stlouisfed.org
  15. Baker, S. R., Bloom, N. & Davis, S. J. Economic Policy Uncertainty Index for United States (USEPUINDXM). Via FRED, Federal Reserve Bank of St. Louis, retrieved 6 November 2026. fred.stlouisfed.org
  16. International Monetary Fund. Currency Composition of Official Foreign Exchange Reserves (COFER). Retrieved 6 November 2026. data.imf.org
Glossaire26 termes
Balance des paiements
Enregistrement de l’ensemble des transactions économiques d’un pays avec l’étranger sur une période donnée, à savoir le commerce de biens et de services, les revenus et les flux de capitaux.
Barrière commerciale
Mesure qui entrave les échanges avec l’étranger, par exemple des droits de douane, des contingents, des prescriptions techniques ou des subventions.
CBO
Congressional Budget Office, l’office budgétaire non partisan du Congrès des États-Unis. Il établit des projections budgétaires et économiques.
Consommations intermédiaires
Biens et services que les entreprises utilisent dans leur production, par exemple l’acier ou des composants. Les droits de douane sur les consommations intermédiaires renchérissent la production nationale.
Convertibilité en or
Engagement des États-Unis, dans le système de Bretton Woods, d’échanger contre de l’or à un prix fixe les dollars détenus par les autorités monétaires étrangères. Le président Nixon la suspendit en 1971.
Déficit commercial
Un pays importe davantage qu’il n’exporte. Un déficit commercial bilatéral se rapporte à un seul pays partenaire et ne dit rien, à lui seul, des barrières commerciales.
Droit de douane
Taxe sur les marchandises importées, que l’importateur acquitte à l’État lors du passage de la frontière.
Élections de mi-mandat
Élections au Congrès des États-Unis organisées au milieu du mandat de quatre ans du président. Sont renouvelés l’ensemble des sièges de la Chambre des représentants et environ un tiers du Sénat.
Embargo pétrolier
Arrêt des livraisons des pays arabes producteurs de pétrole à l’encontre des États-Unis et d’autres États en 1973-74, en lien avec la guerre au Proche-Orient. Les prix du pétrole augmentèrent fortement.
Évolution de référence
Trajectoire estimée qu’une économie aurait suivie sans l’événement étudié, calculée par exemple à partir d’un groupe pondéré de pays similaires.
Fonds monétaire international (FMI)
Organisation internationale créée à Bretton Woods, qui accompagne l’ordre monétaire et aide par des crédits les pays membres confrontés à des difficultés de balance des paiements.
GAO
Government Accountability Office, l’organe de contrôle des comptes du Congrès des États-Unis.
Incertitude politique
Incertitude quant aux décisions futures du gouvernement et du législateur, par exemple en matière d’impôts, de droits de douane ou de réglementation. La recherche la mesure notamment à l’aide d’indices fondés sur l’analyse d’articles de presse.
Incidence fiscale
La question de savoir qui supporte économiquement un impôt ou une taxe, indépendamment de qui le verse formellement à l’État.
Institutions
Les règles formelles et informelles qui ordonnent l’action économique et politique, par exemple les droits de propriété, les tribunaux ou les procédures électorales. Acemoglu et ses coauteurs y voient une cause fondamentale de la prospérité à long terme.
Investissements de maintien
Dépenses nécessaires pour maintenir en état de fonctionnement les installations existantes. Qui les supprime améliore à court terme le bénéfice affiché et entame la substance.
Mesures de rétorsion
Droits de douane ou autres restrictions par lesquels des partenaires commerciaux répondent aux droits de douane d’un autre pays.
Monnaie de référence mondiale
Monnaie dans laquelle les banques centrales détiennent une grande partie de leurs réserves de change et dans laquelle est réglée une grande partie du commerce international et des opérations financières. Aujourd’hui, il s’agit avant tout du dollar américain.
PIB par habitant
Produit intérieur brut divisé par la population, mesure courante de la prospérité matérielle moyenne d’un pays.
Populisme
Stratégie politique qui oppose « le peuple » à une élite prétendument corrompue et revendique pour elle seule la représentation de la volonté populaire.
Recyclage des pétrodollars
Placement dans le système financier international des recettes des pays exportateurs de pétrole, perçues pour l’essentiel en dollars, par exemple en obligations d’État ou en dépôts bancaires.
Répercussion
Part d’un droit de douane ou d’un impôt qui se traduit par des prix plus élevés pour les acheteurs. En cas de répercussion intégrale, les acheteurs nationaux supportent toute la charge.
Savoir dispersé
Argument de Hayek selon lequel le savoir nécessaire aux décisions économiques est disséminé entre de nombreuses personnes et n’est jamais entièrement à la disposition d’une instance centrale. Les prix agrègent ce savoir.
Système de Bretton Woods
Ordre monétaire international sur lequel 44 États s’accordèrent en 1944 à Bretton Woods. Taux de change fixes mais ajustables par rapport au dollar américain ; le dollar était convertible en or pour les autorités monétaires étrangères. Le système s’effondra au début des années 1970.
Valeur de l’attente
Pour des investissements difficilement réversibles, il peut être avantageux d’attendre que l’incertitude diminue. Plus l’incertitude est grande, plus cette valeur est élevée.
Watergate
Affaire politique liée au cambriolage du quartier général du Parti démocrate dans l’immeuble du Watergate en 1972 et à sa dissimulation par la Maison-Blanche. Elle conduisit en 1974 à la démission de Nixon.

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